Une vie de rêve ou le secret de l’intention – Article publié dans Bonheurs magazine

C’était un jour de pluie, banal, comme il y en a beaucoup à cette saison. Amélie regardait par la fenêtre, son chocolat chaud fumant dans la tasse entre ses mains. Le regard perdu dans le vague, elle rêvait à ce qu’aurait pu être sa vie. Elle aurait pu vivre sur une île paradisiaque où la température ne descend pas en-dessous de 35 degrés, son travail de professeur lui aurait permis de demander une mutation dans de tels endroits, pour un salaire plus qu’intéressant, elle aurait passé une bonne partie de son temps en maillot de bain, en sirotant une piña colada à la place de son chocolat chaud. Mais au lieu de cela, elle était à Londres, par un après-midi pluvieux où la température ne permettait pas le luxe de se passer d’un gros pull. Certains choix de vie vous mènent vers des destins complètement différents. Du moins en apparence.

Aurait-elle été plus heureuse devant un océan turquoise ? Aurait-elle accomplit sa mission ?

Peut-être. Ou peut-être pas.

Beaucoup de gens passent leur vie à se demander s’ils ont fait les bons choix, s’ils auraient pu avoir une autre vie, avoir mieux. Certains en oublient même de vivre la vie qu’ils ont pour imaginer une vie meilleure. Mais meilleure que quoi ? Quelle est cette vie qui ne convient pas ? Peut-on même savoir si elle ne convient pas si on ne prend pas le temps de la vivre ?

Amélie avait passé des années à se poser ces questions, à oublier sa vie pour en rêver une autre. A imaginer les rayons du soleil sur sa peau au lieu de sentir l’odeur de la pluie et les gouttes d’eau dégoulinant dans ses cheveux.

Jusqu’à ce jour d’octobre.

Ce jour d’octobre où elle apprit qu’elle avait un cancer.

Étrangement, sa première pensée fut de regretter cette vie rêvée qu’elle n’avait pas, et qu’elle n’aurait plus.

Elle pensa aux cocktails, à l’argent, au bronzage…

Elle en voulait au monde entier de l’avoir abandonnée.

Amélie se levait le matin avec cette rancœur, ce désespoir et cette lassitude qui l’entraînaient bien plus vers la tombe que le cancer dont elle était atteinte.

Mais une rencontre bouleversa sa vie, ou le peu qui lui en restait selon elle.

Il s’appelait Jonas. Il avait 5 ans. Et c’était probablement le plus heureux et le plus lumineux des petits garçons. Le plus malade aussi. Jonas était en train de mourir. Et rien ne paraissait pourtant altérer sa joie et son sourire.

Comment reprocher à un petit garçon malade de sourire ? Comment conserver sa position de victime face à une leçon pareille ?

« On ne vit réellement que quand on sait qu’on va mourir ».

Une phrase anodine, sortie de la bouche d’un enfant.

Une phrase qui changea tout.

Il paraît que la vérité sort de la bouche des enfants, mais sont-ils réellement des enfants ?

Analysez deux minutes le comportement d’un enfant et celui d’un adulte. Qui en sait réellement le plus ? Qui est le plus âgé ? Les enfants d’aujourd’hui sont les parents d’hier. Pas étonnant qu’ils en sachent plus que nous.

La vie nous parait linéaire, le premier né est plus âgé et plus expérimenté que ceux qui le suivront.

Et si nous voyions les choses différemment ?

Si nous prenions conscience qu’au contraire, le puîné en sait plus que son aîné ? Qu’il est souvent plus sage et plus expérimenté ?

Ce petit bonhomme de 5 ans avait étalé Amélie en à peine une seconde.

Elle se coucha ce soir-là la tête remplie de doutes et de questions. Elle peina à trouver le sommeil.

Mais le lendemain matin, une autre femme se réveilla dans son corps.

Une femme sans doutes, sans questions, et pourtant sans réponses non plus.

Ce matin-là, elle alla juste se faire un café.

Simple routine ? Nécessité précédent une dure journée de travail ?

Plus rien de tout ça. Un luxe. Un bonheur. Une explosion de saveurs et d’odeurs, un moment privilégié et magique, rien qu’à elle, dans la chaleur de sa cuisine. Une communion avec elle-même.

C’était pourtant les mêmes gestes qu’elle faisait tous les jours sans leur accorder d’importance ni d’attention.

Et si c’était cela, l’attention, qui permettait de vivre au Paradis ?

Les gens passent leur vie à courir après ce qu’ils n’ont pas, après ce qu’ils croient vouloir, après un bonheur factice qu’ils revendiquent.

Amélie fit ce jour-là un autre choix.

Elle choisit la pluie à la place du soleil de plomb, elle choisit la ville à la place de la plage de sable fin, elle choisit sa vie plutôt qu’une illusion, elle choisit le bonheur plutôt que la rancœur.

On nous fait rêver d’endroits paradisiaques pour qu’on ne regarde plus autour de nous, pour qu’on se laisse manipuler et qu’on s’épuise au travail en rêvant d’une vie meilleure, vie que l’on obtiendra en travaillant plus, en sacrifiant nos années, notre énergie, notre joie…

Et si la vie meilleure c’était tout simplement celle qu’on vit ?

Mais qu’est-ce que vivre ? Au fond, se pose-t-on vraiment la question ?

Métro-boulot-dodo, appartement-maison-enfant-monospace-chien ?

Pourquoi est-on sur Terre ? Pour quoi est-on en vie ? Vivons-nous vraiment ?

Amélie arrêta de se poser toutes ses questions. Elle arrêta de penser. Et elle commença à vivre.

Elle arrêta de penser au futur, elle arrêta de penser au passé.

Elle ne pensa qu’à son café. La chaleur de la tasse entre ses mains, le goût délicieux dans sa bouche, le privilège d’un moment dans son cocon intérieur.

Elle réalisa que la pluie n’avait rien à envier au soleil, que la ville n’avait rien à envier à la plage, qu’un destin reste le même quel que soit le point du globe où l’on se trouve et que le bonheur nous suit partout puisqu’il est en nous. Il est dans l’attention que l’on porte à chaque seconde, à chaque image, à chaque odeur, à chaque sensation.

Depuis ce jour, elle savoure chaque seconde et elle se sent reconnaissante de tout.

Elle regarde la pluie tomber en rêvassant mais en ne souhaitant être nulle part ailleurs. Elle s’émerveille devant cette magie qui permet à l’eau de tomber du ciel, non pas pour mouiller les hommes et leur donner froid, mais pour permettre le cycle de la vie, pour donner à boire au monde, pour la beauté des fleurs qui lui succèderont, pour la pause qu’elle incite et l’idée merveilleuse d’un bon chocolat chaud qu’elle fait survenir.

Tout est une question d’attention.

Faites-vous attention ?

Mélodie Sachs.

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